Mille gouttes opalines

Un senryū érotique chaque matin, pendant mille jours

Vingt-septième goutte

Ma vie sexuelle
Tordue dès le début par
Les curiosa.

Les amateurs de curiosa — le terme consacré désignant les livres érotiques, légers, grivois voire pornographiques — sont de drôles d’oiseaux. Ils passent généralement pour des bibliophiles un peu excentriques, certes, mais très cultivés, qui consacrent temps et sommes d’argent colossales à leur lubie. Bref, on a peine à les distinguer de ces collectionneurs rabougris, au teint aussi jauni que leurs bouquins chéris. Mais ne vous laissez pas berner ! S’il vous arrive d’en croiser un, sachez que vous avez affaire à un individu fondamentalement pervers qui se donne l’alibi de l’érudition pour justifier une obsession sexuelle qu’il n’oserait jamais vous avouer directement.

Fiez-vous à moi, j’en sais quelque chose, puisque je suis moi-même atteinte de ce mal au dernier degré.

Vous voulez des preuves? Rien n’est pour moi plus sensuel que la caresse de la page vieillie sur la main, que le parfum boisé et poussiéreux du livre ancien. J’aime poser mes chéris sur mes cuisses nues, les porter à mon visage, écouter le craquement de leur reliure ou le doux bruissement des feuillets qui se frôlent et s’embrassent. Vous ne me croirez probablement pas, mais je vous jure que j’eus l’expérience d’un véritable orgasme spontané en trouvant un exemplaire rarissime de Fanny Hill dans un lot de bouquins acheté pour presque rien lors d’un encan. Pis encore, lors de mon unique séjour en France, mon premier arrêt fut à la Bibliothèque nationale où, Les Livres de l’enfer de Pascal Pia à la main, je me vautrai dans mon vice jusqu’à ce que les bibliothécaires, excédés, me montrent gentiment le chemin de la porte.

Mais comment jeune femme honnête telle que moi a-t-elle pu attraper la piqûre des curiosa?

Malgré ce que mon visage peut raconter, je suis un pur produit de la petite bourgeoise conservatrice du Canada français. Mon grand-père était avocat et je ne l’ai rencontré que trois fois, dont une fois à l’âge de deux semaines et l’autre, deux jours avant sa mort, alors qu’il n’était plus tout à fait de ce monde. Tout ce que je sais de lui vient de ma mère… et de la bibliothèque qu’il lui a léguée. Avocat puis juge, mon honorable papi était en réalité un honorable salaud, nationaliste chauvin ultra-catho (à moins que ce ne soit ultra-nationaliste catho-chauvin…). Membre de la Ligue d’Action nationale, fan d’Henri Bourassa et de Lionel Groulx, il voyait des conspirations judéo-communistes-franc-maçonnes partout. Même Maurice Duplessis était pour lui un allié objectif des rouges, c’est tout dire. Mais papi était un être de contradictions. Si publiquement il prônait l’ordre et la vertu, privément il collectionnait les curiosa. Comment s’était-il à l’époque procuré tous ces bouquins licencieux, alors que la censure était stricte et omniprésente? Satan seul le sait. Toujours est-il que ma maman – qui n’en voulait pas – m’a refilé ces petits bijoux qui feraient bander d’envie le moins gourmand des collectionneurs — et je les chéris comme s’ils étaient mes enfants.

En vérité, je n’ai qu’une hantise: les incendies.

À demain pour un autre tercet obscène.

Si l’envie vous prend d’appuyer financièrement ce projet, n’hésitez surtout pas à le faire!

Vous désabonner

Une réponse à « Vingt-septième goutte »

  1. Avatar de Huit-cent-soixante-et-unième goutte – Mille gouttes opalines

    […] dans ma vie que j’ai fini par développer plusieurs kinks les concernant. J’ai le fétichisme du livre ancien, évidemment. La paraphilie de la libraire, bien sûr. Mais aussi – je dirais même, surtout – […]

    J’aime

Participez à la discussion !

En savoir plus sur Mille gouttes opalines

Abonnez-vous pour poursuivre la lecture et avoir accès à l’ensemble des archives.

Poursuivre la lecture