J’avais dix-neuf ans
Et mon rêve était d’écrire
Comme Anaïs Nin.

C’était en 1991, alors je devrais ajouter: contrairement à l’opinion presque unanime de l’époque. Attachez votre ceinture les enfants, parce que j’en ai long à raconter sur elle. Je pourrais intituler ça « Que vous le vouliez ou non, vous vivez dans le monde d’Anaïs Nin ». Here goes.

Rares sont les écrivain·es dont la réception a si souvent et si radicalement changé qu’Anaïs Nin. De son vivant, elle était une curiosité, voire un repoussoir : d’une part, c’était une femme qui écrivait explicitement sur le sexe d’un point de vue féminin. De l’autre, son œuvre comprenait des descriptions d’avortements (illégaux), d’aventures extraconjugales et d’incestes, dont Nin parlait sans jugement. Ce genre de chose est courageuse en 2025 ; en 1940, c’était un suicide professionnel.
Le fait qu’Anaïs Nin était elle-même – et de loin – le personnage le plus fascinant de son oeuvre et que ses journaux intimes sont une œuvre littéraire majeure est encore plus polarisant.

Nin a fait carrière en mettant en scène sa propre vie, y compris sa vie sexuelle. Pour cette raison, elle a été accusée de narcissisme, de sociopathie et de perversion à maintes reprises. À son époque unique en son genre, elle a été adorée par certains, détestée par beaucoup et incomprise par la plupart.
Au cours de sa carrière, Nin a été au moins quatre écrivaines différentes. Il y a d’abord eu Nin, la ratée. À partir des années 1930, elle a fait ses débuts sur les scènes littéraires de Paris et de New York. On la connaissait pour sa personnalité flamboyante et (surtout) pour la richesse de son banquier de mari, Ian Hugo (Hugh Guiler). Henry Miller est alors une influence majeure dans sa vie. Elle l’a rencontré alors qu’il n’avait rien publié et qu’il était sans domicile fixe. Sans que l’on sache pourquoi, Nin a décidé qu’il était un écrivain de génie; elle a payé son loyer et ses frais de subsistance pendant dix ans pour qu’il puisse écrire en paix, période pendant laquelle il a publié Tropique du cancer et est devenu la coqueluche de l’avant-garde. De jeunes écrivains, désireux de goûter à sa bonne fortune, se pressent à la porte de Nin, et nombre d’entre eux repartent les mains pleines.
Pourtant, alors même qu’elle rendait possible la carrière d’autres écrivains, sa propre production était ignorée : sur ses neuf livres de fiction de l’époque, quatre ont été auto-publiés et un seul, son recueil de nouvelles Under a Glass Bell (Une cloche de verre), a été salué par la critique.
Ce n’est qu’à soixante-trois ans qu’elle est devenue Anaïs Nin, la star. En 1966, son Journal est publié. Oeuvre monumentale que Nin créait en secret, ce journal intime très réécrit et remanié s’étend sur sept volumes et 50 ans de vie. Il contient évidemment des anecdotes sur ses amis célèbres : Henry Miller, Antonin Artaud, Gore Vidal. Ce sont toutefois les longs passages introspectifs qui constituent le plus grand attrait du Journal, où elle s’interroge sur la nature du Moi et sur ce que ça signifie d’être une femme, tant intimement que socialement.
Anaïs Nin est alors vénérée par les jeunes féministe de la deuxième vague qui voient dans son oeuvre le premier témoignage réel d’une femme qui, contre vents et marée, a pu s’épanouir dans le monde de la littérature dominé par les hommes. Anaïs Nin meurt en 1977, au sommet de sa gloire, aimée par toute une génération et assurée de sa place dans l’histoire.
Or, quinze ans après sa mort, voilà qu’apparaît une nouvelle Anaïs Nin: le monstre. On la qualifie de bourgeoise gâtée, issue de la haute société, qui utilisait l’argent de son mari pour entretenir des dizaines d’amants ; une menteuse, dont le Journal publié ressemble beaucoup plus à un roman très convaincant qu’à une autobiographie ; une bigame, qui a épousé son second mari, Rupert Pole, alors qu’elle était encore mariée à Ian Hugo – et qui a passé la dernière moitié de sa vie à tromper les deux hommes ; une pornographe, dont la seule œuvre digne d’intérêt est le livre érotique qu’elle a écrit initialement pour un dollar la page ; une victime d’inceste, qui a eu à l’âge de trente ans une liaison (consensuelle?) avec son père.
Une des causes de ce retournement : la publication de ses ouvrages érotiques, à laquelle Nin elle-même avait consenti uniquement pour subvenir aux besoins de son (ses) mari(s) après sa mort.

Pour commencer, il y a Delta of Venus (Vénus Erotica, en français), que Nin que Nin était réticente à faire paraître. Elle pensait que si elle publiait l’érotisme, personne ne se souviendrait jamais d’elle pour autre chose. Elle avait raison : le livre fut un best-seller et devint emblématique de toute son oeuvre. Suite à ce succès, Rupert Pole, son second mari et exécuteur testamentaire, a insisté pour publier ses journaux intimes « non expurgés » – c’est-à-dire, contenant les références à sa vie sexuelle. Henry and June, publié en 1986 et détaillant sa liaison avec Miller, a été suffisamment bien accueilli pour être adapté pour le cinéma en 1990. Il n’en a pas été de même pour Incest, publié en 1992, qui raconte sa relation avec son père. La décision de publier Incest a déclenché une inimitié amère entre Pole et le frère survivant d’anaïs Nin, Joaquin Nin-Culmell.

Nous parlons ici des années quatre-vingt-dix. À cette époque, la troisième vague du féminisme et le féminisme pro-sexe étaient naissants. Il n’y avait pas de blogs et de résaux sociaux. C’était avantThe Ethical Slut, avant le polyamour, avant que des séries télé comme Sex in the City et Girls viennent normaliser une sexualité féminine qui sort des cadres stricts du patriarcat. Même l’expression « slut-shaming » n’existait pas.
Sans cette expression, personne ne pouvait identifier de manière claire et concise ce qui arrivait à Nin. Comment une femme qui avait passé des décennies à l’avant-garde de la vie intellectuelle américaine, une femme qui avait été une collègue respectée d’écrivains comme Miller et Vidal (qui eux ont été traités de génies pour avoir repoussé les limites de la littérature acceptables en matière de sexualité) était maintenant pour l’essentiel réduite à une salope stupide? Anaïs Nin se faisait slut-shamer, tout simplement.
Quarante ans après cette plongée dans la noirceur, une quatrième Anaïs Nin est apparue : celle qui a vécu dans le monde d’aujourd’hui avant tout le monde. Brouiller les frontières entre la vie et la fiction, comme elle le faisait, est désormais pratiqué par les producteurs de télé-réalité et les romancier·ères pratiquant l’autofiction. De même, il n’est plus choquant pour une femme d’écrire sur sa vie sexuelle depuis l’arrivée d’internet et l’autopublication a perdu presque toute sa stigmatisation, grâce au fait que tous les écrivain·es le font. Toute ma propre carrière littéraire peut se résumer à ces trois mots: érotisme, autofiction et autopublication; c’est essence même d’Anne Archet.
Anaïs Nin aurait été parfaitement à sa place en 2025. On la qualifiait de narcissique parce qu’elle se promenait dans des vêtements achetés dans des friperies et qu’elle se maquillait de façon spectaculaire. De nos jours, c’est ce qu’on voit quotidiennement dans la rue et sur Instagram. Le lien personnel étroit que Nin recherchait avec ses fans – vers la fin de sa vie, elle a cessé d’écrire pour pouvoir répondre à chacune de ses milliers de lettres de fans – est aujourd’hui l’objectif de quiconque a un peu de célébrité sur les réseaux sociaux.
La réhabilitation d’Anaï Nin a lieu non pas parce que son œuvre a changé, mais parce que le monde a changé pour devenir à son image. Comme beaucoup de grands expérimentateur·trices elle a écrit pour un monde qui n’existait pas encore et a contribué à le faire naître. Pour le meilleur et pour le pire.

À demain pour un autre tercet obscène.
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