Mille gouttes opalines

Un senryū érotique chaque matin, pendant mille jours

Sept-cent-cinquantième goutte

Écris-moi des lettres
Comme celles de Gautier
À la Présidente.

Apollonie Sabatier, surnommé la Présidente, tenait salon le dimanche, entre 1848 et 1860, dans son appartement de la rue Frochot, à Paris. D’une grande beauté et d’une intelligence très vive, elle a inspiré à Baudelaire quelques Fleurs du Mal. Le sculpteur Auguste Clésinger l’a représentée en femme piquée par un serpent. Flaubert lui a écrit des lettres sensuelles conclues par «l’affection très sincère de celui qui, hélas, ne fait que baiser vos mains», tandis qu’elle a longtemps été considérée parmi les modèles possibles de L’Origine du monde de Gustave Courbet.

En octobre 1850, Théophile Gautier (qui n’était pas son amant), adresse à la Présidente un longue lettre comique et obscène, commentant avec verve ce que son ami Corentin et lui-même avaient appris, en matière de sexualité, pendant leur voyage. Loin de s’en offusquer, Mme Sabatier la fit lire à ses hôtes du dimanche et leur laissa même prendre des copies qui, évidemment, se multiplièrent. Le texte n’a toutefois été imprimé pour la première fois qu’en 1890, après la mort de la présidente.

La lettre commence ainsi:

Cette lettre ordurière, destinée à remplacer les saloperies dominicales, s’est bien fait attendre ; mais c’est la faute de l’ordure et non de l’auteur.

Un peu plus loin, il continue en ces termes :

J’ai le grand regret de ne pouvoir vous envoyer que des cochonneries breneuses et peu spermatiques.

Le ton est donné: celui de la gauloiserie rabelaisienne. Je vous en donne un court extrait de la lettre, histoire de vous inciter à la lire.

Voici nos aventures à Venise : En regardant des jaserons dans une boutique, nous vîmes une jolie fille en chemise, vêtue seulement d’un bout de châle, dont la pointe lui baisait le cul ; point de bas, des savates aux pieds, le téton au vent, un œil qui lui faisait sept fois le tour de la tête, une bouche qui semblait avoir trois rangées de dents, comme les requins, et, à la nuque, un chignon composé d’un tas de nattes, enroulées comme une chaîne d’ancre, sur le tillac d’un vaisseau à trois ponts. Elle s’engueulait avec le bijoutier, à propos d’une bague en or creux, de la valeur de trois ou quatre swanziks, l’appelant chien, fils de vache, maudit, excrément de putain, mouchard, galérien, et allemand, la plus grande injure de toutes. Elle jurait et sacrait par le corps de Bacchus et le sang de Diane ; enfin, elle était en fureur et charmante. Nous lui achetâmes sa bague, et je lui dis de venir à la maison, sous prétexte de portrait. Elle vint deux ou trois jours après, et j’en fis un bout de pastel qu’elle emporta. La connaissance était faite, mais nous étions deux contre une, ce qui était presque aussi lâche que d’être cinq contre un, comme chez la veuve Poignet. Nous tirâmes la jeune fille à pile ou face ; Louis gagna, et, en conséquence, fut heureux.

[…]

J’ajouterai seulement ce détail, qui semble indiquer une virginité douteuse : à l’heure du berger, au moment suprême, quand le jeune couple s’apprêtait à trinquer du nombril, la jeune épouse se mouilla les doigts dans la bouche, et se les passa dans la fente inférieure, pour lubréfier les grandes lèvres, savonner les nymphes, rendre glissantes les parois vermiculaires, et faciliter l’entrée triomphante de la pine de mon ami. Je jouai, dans cette scène amoroso-mélancolique, le rôle de l’esclave cubiculaire de l’antiquité, tenant, d’une main, la chandelle, et, de l’autre, ma queue.

À demain pour un autre tercet obscène.

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