La mère Michel
Qui a donné sa chatte au
Père Lustucru.

Voilà, résumé grossièrement, l’histoire de la mère Michel telle que racontée par Jean-Pierre Enard dans ses Contes à faire rougir les petits cochons. Laissez-moi vous en refiler un (long) extrait.

C’est la mère Michel
C’est la mère Michel qui a perdu sa chatte. Elle s’est réveillée, ce matin, dans son grand lit carré. Elle s’est touchée là où, d’habitude, ça la chatouille. Elle s’est aperçue qu’il n’y avait plus rien. Elle a bien ouvert les cuisses. Elle a soulevé sa chemise de nuit en coton blanc. Elle a tâté, caressé, frôlé, appuyé, palpé, ausculté. Rien. Il n’y avait rien. La mère Michel avait un mont de Vénus aussi lisse que le mont Chauve où, comme chacun sait, il ne fait pas bon passer la nuit. Elle s’est levée. Elle s’est plantée devant l’armoire à glace, au pied du lit. Elle a soulevé sa chemise et elle s’est bien regardée. La chatte avait disparu. La mère Michel ressemblait à ces photos retouchées qu elle avait vues un jour dans un magazine du genre Paris-Hollywood. Sur des pages bistres, des créatures improbables, à la peau orangée et aux cheveux bleus, offraient des poitrines en forme de ballons de rugby et des fesses rondes comme la terre. Seulement, à l’en-droit où les femmes se révèlent le mieux, il n’y avait qu’une surface plane, dépourvue de tout relief comme de toute végétation. La mère Michel avait ri de ces filles inaccessibles.
— Les hommes, avait-elle pensé, sont décidément bien sots. Ils s’excitent sur des donzelles de papier avec lesquelles ils ne pourraient pas même jouer à trou-madame. Et nous qui sommes là, veuves honnêtes et disponibles, ils nous dédaignent pour trois kilos de trop et des fesses un peu larges.
Maintenant, si elle en croyait l’image que lui renvoyait son miroir, elle leur ressemblait, à ces nanas ambiguës. Enfin, presque. Car, pour le reste, elle avait toujours un fessier large comme celui d’un pape et un ventre replet, en femme qui ne craint ni la table ni les hommes.
La mère Michel n’avait aucune intention de poser pour Paris-Hollywood. Savoir que des gamins boutonneux et des retraités aigris se masturberaient sur son image ne la consolerait nullement. Sa chatte lui avait, depuis sa plus tendre enfance, procuré beaucoup de plaisir et d’affection. Elle n’envisageait pas de se passer d’elle.
Elle se mit donc à quatre pattes pour la chercher sous le lit. Elle vida l’armoire et le placard à balais. Elle fouilla dans le grenier, au fond des malles en osier où s entassent toutes sortes d’objets qui ne servent plus qu’à nous vieillir. Elle l’implora, la gronda, la fustigea, la supplia. Elle lui promit des caresses à perpétuité et de quoi se goinfrer plusieurs fois par semaine. Si elle l’exigeait, même, bien que la mère Michel n’eût jamais gougnotté, elle lui ferait rencontrer d’autres chattes. Elle pleura aussi et eut de faux espoirs, comme toujours quand on attend l’être aimé. A un moment, elle sentit des picotements dans le bas-ventre.
[…]
C’est la mère Michel qui a perdu sa chatte et qui a réfléchi. Elle n’est pas partie toute seule. Quelqu’un l’a prise, qui lui veut du mal, peut-être. Ou trop de bien. La mère Michel rassemble ses souvenirs. Hier soir, c’étaient les élections. Elle ne sait plus qui a gagné mais elle a bu, comme si elle avait été élue. Ensuite, son voisin, le père Lustucru, le bistrot d’en face, l’avait ramenée chez elle. Ils ne tenaient plus debout et ils titubaient l’un contre l’autre. Le père cru s’était permis de ces privautés qui en entretiennent le bon voisinage.
[…]
La mère Michel n’avait plus de doute. Le père Lustucru lui avait volé sa chatte. Il était revenu cette nuit, alors qu’elle dormait d’un lourd sommeil enivré. Et il était parti avec la chatte de la mère Michel.
— Quels traitements a-t-il pu lui infliger ! La mère Michel n’était pas veuve à se lamenter longtemps. Elle prit un parapluie, car il pleu-vait, et se rendit aussitôt chez le père Lustucru. Celui-ci se tenait seul, derrière son comptoir. Il ricana :
— Qu’est-ce que je vous sers, mère Michel ? Une mominette ? Un perroquet ? Une coupe de champagne avec des langues de chat ?
— Rendez-la-moi ! dit la mère Michel. Et ne faites pas l’innocent, je sais qu’elle est chez vous.
— Vous, que me donnerez-vous ?
— Je ne suis pas riche, affirma la mère Michel qui était près de ses sous.
— Je ne veux pas de votre argent.
— Un baiser ?
Le cafetier balaya la proposition de la main
— Vous vous croyez dans une ronde enfantine, mère Michel. Nous avons tous deux passé l’âge de la maternelle.
— Que voulez-vous ? Dites-le franchement et finissons-en.
— Rien de plus qu’une petite chatterie.
— Jamais ! hurla la mère Michel. Vous êtes un dégoûtant personnage.
[…]
— Tant pis, mère Michel, vous ne reverrez jamais votre chatte. J’en trouverai l’usage en solitaire.
C’en était trop pour la mère Michel qui fomentait un plan diabolique. Elle passa derrière le comptoir, s’agenouilla devant le père Lustucru et lui demanda :
— Montrez votre oiseau !
— Ici?
— Autant ne pas perdre de temps! Vous avez gagné, je m’exécute.
Le père Lustucru déboutonna son pantalon. Il sortit son oiseau qui dressait déjà fièrement le bec. La mère Michel ouvrit grand la bouche et l’engloutit tout entier. Elle le titilla du bout de la langue pour le faire grossir.
— Hum! soupira Lustucru.
Alors, d’un coup net, la mère Michel trancha entre ses dents l’oiseau et le détacha du père Lustrucre. Elle le recracha et le garda dans sa main.
— Nous voilà à égalité, père Lustucru. Ma chatte contre votre moineau.
— Pas question! réplique Lustucru. Vous avez triché. Je ne céderai pas au chantage.
— Chantage? rétorqua la mère Michel. C’est vous qui avez commencé.
— Oui, mais moi, je vous aimais!
Ils étaient aussi têtus l’un que l’autre. Comme l’affaire restait sans issue, la mère Michel greffa sur elle l’oiseau du père Lustucru. Au début, ce fut peu commode mais très, très vite, elle s’y habitua. Elle devint même experte dans l’art de faire chanter le moineau. Quant au père Lustucru, après quelques jours de gêne, il ne trouvait pas déplaisant d’être affublé de la chatte de la mère Michel Le seul problème, c’était sa voix qui, par instants, montait dans les aigus. Pour qu’on ne se moque pas de lui, il mettait le phénomène sur le compte d’une mauvaise angine. Ce qui était bon pour sa réputation l’était moins pour le commerce. La clientèle bravait la cirrhose mais redoutait les microbes.
Bientôt, au reste, tout cela s’arrangea en famille. La passion de Lustucru fut attisée par l’admiration qu’il éprouvait pour le caractère de la mère Michel. Quant à celle-ci, elle était flattée qu’il la désirât avec ‘autant de détermination. Bien des soirs, elle taquina le moineau du père Lustucru en évoquant l’image du bonhomme derrière son comptoir.
Ils se fiancèrent à Noël, se marièrent à la Trinité, firent leur voyage de noces à Pâques. La chatte du père Lustucru adorait engloutir l’oiseau de la mère Michel.
C’est ainsi, dit-on, qu’ils firent beaucoup d’enfants qui eurent, pour se défendre dans la vie,becs et griffes.

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