Mille gouttes opalines

Un senryū érotique chaque matin, pendant mille jours

Deux-cent-soixante-dix-septième goutte

Pauline Réage
M’a incitée à écrire
Sous un pseudonyme.

Même aujourd’hui, il est préférable qu’une femme comme moi qui fait dans la littérature érotique – et qui de surcroît écrit aussi des brûlots anarchistes – le fasse sous un pseudonyme.

Parmi les grandes autrices de la littérature érotique, le cas d’Anne-Cécile-Desclos-dite-Dominique-Aury-dite-Pauline-Réage (1907-1998) est fascinant.

En 1954, Jean-Jacques Pauvert publie discrètement Histoire d’Oun roman érotique sadomasochiste. Le scandale éclate l’année d’après, quand l’ouvrage reçoit le Prix des Deux Magots. Polémiques, censure, supputations: qui se cache sous le pseudonyme de Pauline Réage? Malraux, Queneau, Mandiargues, Jean Paulhan? Il s’agit de Dominique Aury, maîtresse de ce dernier. Elle ne l’avouera vraiment qu’en 1994, peu avant sa mort. O est une femme qui choisit de donner droit de vie et de mort à son amant. Dans un mystérieux château, il la torture, l’humilie, finit par la donner à un autre. La soumission absolue dans l’amour procure à O, enfin délivrée d’elle-même, une extase d’ordre mystique. L’écriture, classique, élégante, révèle un auteur cultivé.

Dominique Aury a écrit Histoire d’O pour plaire à son amant, pour partager avec lui un secret de plus. Leur liaison est clandestine: Paulhan est toujours marié. Elle vit avec son fils chez ses parents. Leur liaison naît dans l’après-guerre, alors qu’ils travaillent ensemble chez Gallimard à faire renaître la Nouvelle Revue française.

Dominique Aury est déjà un pseudonyme. La jeune femme a commencé à écrire sous son nom, Anne Desclos. Elle est alors en instance de divorce de Raymond d’Argila, monarchiste misogyne et violent. Son amant, Thierry Maulnier, la fait entrer à L’Insurgé, publication d’extrême droite,alors que la politique ne l’intéresse pas du tout. Elle préfère s’occuper de l’anthologie de la poésie religieuse qu’elle prépare avec son amant. Attirée par le nationalisme, mais rebutée par l’antisémitisme, elle entre assez dans la Résistance. où elle y joue un rôle effacé.

La relation avec Paulhan implique des rituels secrets, la soumission mais aussi une grande liberté, parfois douloureuse. Elle a des amants, des maîtresses. Deux d’entre elles joueront un rôle important dans sa vie. Edith Thomas est une militante communiste rigoureuse, une femme de lettres malheureuse, qui s’engagera dans cette passion inattendue avec désespoir. Leur amitié survivra à la rupture amoureuse. L’autre est Janine Aeply, la femme du peintre Jean Fautrier. Paulhan et Fautrier sont très amis. La liaison des deux femmes naît dans un climat de violence érotique créé par le peintre. Janine inonde son amoureuse de lettres qui révèlent un vrai talent littéraire et une bonne dose de folie. Dominique, fidèle à elle-même, reste en retrait.

De 1947 à sa mort, en 1968, Paulhan restera l’homme de sa vie – tout en restant marié. Et Pauline Réage vivra le reste de sa vie dans l’ombre de cette relation.

À demain pour un autre tercet obscène.

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